Les mots de la douleur de Philippe Brenot édition l esprtit du temps diffusé par le guide voyance arts sciences PDF Imprimer Envoyer cette page
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" Quelle chose étrange, mes amis, paraît être ce qu'on appelle le plaisir! et quel singulier rapport il y a naturellement avec ce qui passe pour être son contraire, la douleur! Ils refusent de se rencontrer ensemble chez l'homme; mais qu'on poursuive l'un ou qu'on l'attrape, on est presque toujours contraint d'attraper l'autre aussi" ( Platon )
Quel curieux rapports entretiennent, de toujours, le plaisir et la douleur ! Ce couple mythique apparaît chez Platon, ressurgit avec Aristote, et jusqu'au XVIIeme siècle où rené Descartes penche encore pour l'existence d'un sens du plaisir et de la douleur.

Cette conception, très proche du vécu sensoriel, ne correspond plus à notre schéma explicatif mais se trouve aujourd'hui symboliquement réhabilitée par la découverte des endorphines qui génèrent le plaisir et abolissent la seconde." En général on appelle PLAISIR, toute sensation qu'on voudrait retenir et DOULEUR toute sensation qu'on voudrait écarter." ( M. De Sèze, Recherches sur la sensibilité, 1786 ). Le bon sens d'une telle assertion a ainsi permis de légitimer une certaine apologie de la douleur et de la souffrance dans la mesure de leur parenté avec le plaisir.

Dans la tradition judéo-chrétienne, la douleur devient alors une nécessité humaine qu'impose naturellement notre condition terrestre.

Au XIX ème siècle, le renouveau du romantisme exacerbera cette notion fortement populaire de la souffrance expiatoire. Prenant ses racines dans la Bible, à la source de la faute originelle, la culpabilité suprême justifie ainsi toute souffrance humaine. Que dire à un Vigny qui lance triomphalement: " J'aime la majesté des souffrances humaines"?

A un Musset qui affirme que " rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur"? A un Baudelaire qui incante le Seigneur: Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance comme un divin remède à nos impuretés" ?

Ou encore un Dostoïevski qui préconise la " purification par la souffrance"? Quand bien même la "souffrance" romantique recouvrirait ce large champ qui s'étend de la mélancolie aux blessures de l'âme, ces voix qui s' élèvent, disent en même temps la conception très rationnelle et utilitariste de médecins de leur siècles: LA DOULEUR UTILE.

La douleur est utile à l'animal blessé pour obliger la fuite et préserver son intégrité. La douleur aiguë est utile dans la mise en alerte des systèmes de défense, et il n'est que de savoir les drames tropiques que connaissent les très rares cas d'insensiblité congénitale à la douleur pour en être intimement persuadé. Mais la douleur chronique, lancinante, celle de tous les jours qui martelle la conscience pour dire sa présence, la douleur " preuve de maladie"

la douleur quotidienne, la douleur au long cours, n'a plus aucune raison d'être. Aucune légitime raison ne peut la justifier.

L'évolution des mentalités se heurtera sans cesse à la vieille morale qui persiste dans son habitude de faire confiance à la douleur: " Dût-on me couper une jambe, je ne me ferais jamais chloroformer", affirmait Balzac en octobre 1887. Avec les antalgiques la douleurs disparaît de la scène quotidienne et devient aujourd'hui insupportable. Car plus qu'une simple sensation, la douleur est un comportement, une attitude, elle est soi-même.

Et lorsque les prouesses médicales ont octroyé tout le devant de la scène, il ne reste à nos yeux que les douleurs les plus terribles, celle du désespoir qui transmutent le signal aigu en souffrance morale. Restent les douleurs- pièges, impasses, cul-de-sac, la " mégalgie" dont parle le Professeur Yves Pélicier, qui n'offre aucune issue et démasque en soi l'animal qui y vit. Cette " folie du corps", indépassable et aliénante, confronte le souffrant à l'écoute de sa douleur et aux limites de son être.

En quelques dizaines d'années, l'approche médicale s'est profondément transformée: quand dans une récente enquête ( Le Quotidien du Médecin, 21 mai 1990 ) sept médecins sur dix se prononcent pour la suppression de la douleur, on peut se rappeler cette réponse de François Magenie à Alfred Velpeau en février 1847: " Qu'un malade souffre, plus ou moins, est-ce une chose qui offre de l'intérêt pour l'Académie des Sciences ?"

Deux faits marquent aujourd'hui l'évolution, en un siècle, de nos attitudes envers la douleur et la souffrance:
Le doublement de l'espérance de vie et le confort médical, qui ne nous font plus mourir de maladie à quarante ans mais de vieillesse, diminués par l'âge et la souffrance, à quatre-vingts. Enfin, le fait que 75 % de la population ne meurt plus chez soi mais à l' hôpital. Cette image d'une " belle mort" c'est à dire d'une mort rapide et sans souffrance,tranche sur la tradition qui voulait que l'on puisse la préparer et s'y préparer.

Le problème de la douleur des malades terminaux est alors pour celui qui la vit et à distance de ceux qui l'accompagnent. C'est l'idée même de la souffrance, comme celle de la mort que nous rejetons.......

  • Avoir Bobo
" Allô, maman: bobo !"
Il n'y a pas d'âge pour souffrir, comme l'atteste la douleur du nourrisson, cet enfant d'avant la parole dont la souffrance authentique est singulièrement inapréciable, souvent majorée par les parents et sous- estimée par les médecins.

Il n'y a pas d'age pour souffrir, mais lorsqu'on souffre on redevient toujours cet enfant et, pour certains, la douleur est alors occasion de bénéfices, de réassurance, de régression, prétexte " faire l'enfant". Le mal au petit doigt est l'à pour l'attester et les prémices de l'enfant dans son babillage hésitant seront les témoins de l'apprentissage de la douleur: aïe, maman,bobo.....Les premières expériences vitales vont définitivement associer la douleur et la mère en un couple antidote qui structure le début de notre vie affective: " Maman guérit bobo, alors maman est l'inverse de bobo et l'absence de mamant est bobo !" Douleur et souffrance sont dès lors indissociables.

Cependant, même si on n'y attache que peu d'importance, la simple égratignure, ce prototype du bobo, ce symbole du " rien du tout ", nous dit la complexité et la précocité des mécanismes biologiques de défense. Les signes de l'inflammation ( rougeur, chaleur, douleur, tumeur ) apparaissent alors dès qu'une griffure entame la peau. Lewis, en 1942, décrit ainsi la triple action qui associe un spasme vasculaire ( quelques secondes ), une vasodilatation ( quelques minutes ) puis un oedème hyperesthésique. Cette hyperalgésie secondaire a suscité de sa part l'hypothèse de la la production loco- régionale de substances algogènes ( Kinines ), abaissant ainsi le seuil de sensibilité à la douleur pour stimuler la défense et la protection de la région blessée.

  • ça vous gratouille.....?
" ça vous gratouille ou ça vous chatouille ?"
La voix éternelle de Louis Jouvet lance à la postérité ces deux mots satyriques de Knock dans " le Triomphe de la médecine de Louis Farigoule ( alias Jules Romains ).Tout en enjambant la nosographie et en estropiant la clinique, Knock explore la douleur à sa façon. Il est des douleurs qui gratouillent, qui tiraillent, qui fourmillent, il en est d'autres qui chatouillent, à ce que nous dit Descartes, traduisant ainsi la gamme infinie de la nociception et du vécu personnel.

Le trajet sensoriel commence à la périphérie, au contact des terminaisons nerveuses libres ou de récepteurs spécialisés ( Pacini, Ruffini, Krause....) réagissant, lors de stimulations plus ou moins intenses, à la pression, à la chaleur, au froid ....

L'excitation des terminations libres, par exemple par lésion tissulaire, libère des kinines et des prostaglandines algogènes qui seront une des cibles privilégiées des antalgiques périphériques ( aspirine, paracétamol, glafénine, anti- inflammatoires )

L'énergie traumatique ainsi transformée en signal électrique gagne la moelle par deux voies distinctes, selon le caractère de la douleur: Fibres A delta myélinisées pour les douleurs rapides, fugaces et localisées; fibres C non myélinisées pour les douleurs lentes, diffuses et permanentes.

Une première régulation de ce système d'alerte est illustrée par les grosses fibres A bêta dont l'activité inhibe ou limite la conduction du signal douloureux au moment de son entrée dans la corne dorsale de la moelle ( gate-control). Cette intégration médullaire suscite le déclenchement de réflexes moteurs de retrait, de protection, d'immobilisation, et la sécrétion de la substance P, peptide abondant dans les fibres périphériques et la moelle, cible vraissemblable de la morphine et des enképhalines pour leur action périphérique. De là, l'influx douloureux gnagne le cordon antérolatéral et l'encéphale par les deux voies ascendantes des faisceaux spino- thalamique et spino- réticulaire, qui se projettent outre le thalamus, vers l'hypothalamus, et le système limbique. Enfin cette afférence sensorielle, cet embryon de douleur, est encore tempérée par un contôle inhibiteur descendant sous l'influence de la sérotonine et de la noradrénaline, en ce qui concerne les noyaux inhibiteurs de la base et de la substance réticulée; et des morphines endogènes en ce qui concerne sa conduction. L' action antalgique des anti- dépresseurs sérotoninergiques pourrait ainsi s'expriquer ( Pélicier).

Avant d'atteindre le cortex, toutes les composantes de la douleur sont déjà réunies: l'intégration nociceptive au niveau du thalamus, la participation émotionnelle dans le système limbique et ses conséquences neuro-végétatives à l'étage hypothalamique. L'intégration corticale à la symbolique psychique, peut alors faire de ce signe périphérique douleur ou chatouillement !

Autres mots de la douleur:
  • Parler sous la torture.
  • Souffrir le martyre.
  • Crier de douleur.
  • Grimacer de douleur.
  • Et pourtant, j'ai rien!
  • Vivre des souffrances interminables.
  • Souffrir Corps et âme.
  • Avoir plus peur que de mal.
  • Ne rien sentir sur le moment.
  • Apprendre à souffrir.
  • Aïe.









 
     

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